Canicule au travail : ce que la loi impose vraiment aux entreprises (et ce que certaines font en plus)
On entend souvent que la canicule reste un non-sujet juridique pour les entreprises : pas de seuil de température légal, donc pas vraiment d’obligation contraignante. C’est faux, et c’est même de plus en plus faux. Depuis le décret n° 2025-482 du 27 mai 2025, la chaleur est devenue un risque professionnel à part entière, au même titre que le bruit ou l’exposition chimique. Avec la vague de chaleur précoce et intense de juin 2026, qui a placé jusqu’à 35 départements en vigilance rouge le 21 juin, le sujet est passé de la prévention théorique à l’application concrète, contrôlée par l’inspection du travail.
Que doit faire un employeur, étape par étape ? Et au-delà du minimum légal, qu’est-ce que certaines entreprises françaises ont mis en place ces dernières semaines pour aller plus loin ?

Ce que dit désormais le Code du travail
Le seuil de température maximale n’existe toujours pas. Aucun article du Code du travail n’interdit de travailler au-delà de 30°C ou 35°C. C’est une confusion fréquente : la chaleur ne déclenche pas un droit automatique à cesser le travail. Ce qui a changé avec le décret n° 2025-482, intégré aux articles R. 4463-1 à R. 4463-8 du Code du travail, c’est le déclencheur des obligations : ce n’est plus le thermomètre, mais les niveaux de vigilance Météo-France (jaune, orange, rouge).
Concrètement, dès la vigilance jaune, l’employeur doit :
- Adapter l’organisation du travail (horaires décalés, suspension des tâches pénibles aux heures les plus chaudes, allongement des temps de pause)
- Maintenir les locaux fermés à une température adaptée à l’activité exercée
- Mettre à disposition de l’eau potable fraîche, à proximité immédiate des postes
En vigilance orange ou rouge, les obligations se renforcent nettement : l’employeur doit procéder à une réévaluation quotidienne des risques, poste par poste, en tenant compte de la température, de la nature des tâches (extérieur, charge physique) et de l’état de santé des salariés exposés. Pour les chantiers, certaines préfectures (Rhône, Haute-Garonne, Puy-de-Dôme, Seine-Saint-Denis notamment) ont d’ores et déjà imposé la suspension des travaux entre 13h et 21h en vigilance rouge.
💡 Le repère INRS à connaître : le risque chaleur apparaît à partir de 28°C pour une activité physique et 30°C pour une activité sédentaire. Ce ne sont pas des seuils réglementaires opposables, mais des indicateurs que l’inspection du travail utilise concrètement pour apprécier si votre évaluation des risques est sérieuse.
Le DUERP n’est plus optionnel sur ce point. Si votre document unique d’évaluation des risques professionnels ne mentionne pas le risque chaleur, l’inspection du travail peut vous mettre en demeure de le faire. Et l’inspection contrôle réellement : entre fin mai et fin juin 2026, 1 645 contrôles ont été menés sur ce seul motif, soit un tiers du total des contrôles réalisés en 2025, débouchant sur 1 781 lettres d’observation et 102 mises en demeure.
Télétravail : ni un droit, ni une obligation automatique
C’est le point sur lequel je vois le plus de confusion chez les dirigeants. Le salarié ne peut pas imposer le télétravail à son employeur au seul motif de la canicule, sauf si un accord collectif ou une charte télétravail le prévoit explicitement. À l’inverse, l’employeur ne peut pas non plus l’imposer unilatéralement si le salarié n’y est pas déjà engagé contractuellement, sauf circonstances exceptionnelles justifiant un aménagement temporaire d’un commun accord.
Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a d’ailleurs tranché publiquement le débat sur l’instauration d’un congé automatique en cas de forte chaleur, en répondant aux organisations qui la réclamaient : la France ne s’arrête pas à 30°C. Le télétravail reste donc un outil de dialogue social, pas une obligation légale automatique.
Et si l’employeur ne fait rien ?
Les conséquences sont réelles et chiffrées :
- Amende administrative : jusqu’à 10 000 € par salarié exposé sans mesure de prévention, portée à 30 000 € en cas de récidive, assortie d’un an d’emprisonnement possible
- Droit de retrait : un salarié face à un danger grave et imminent peut quitter son poste sans retenue sur salaire, dès lors que le risque est avéré
- Faute inexcusable : en cas d’accident du travail lié à la chaleur (malaise, coup de chaleur), l’absence de mesures préventives peut être retenue comme faute inexcusable de l’employeur, ouvrant droit à une majoration de rente pour le salarié
Dans le BTP, la règle est encore plus précise : depuis le décret du 28 juin 2024, la canicule est un motif reconnu de chômage technique dès que les seuils de vigilance orange ou rouge sont atteints sur trois jours consécutifs.
Des entreprises qui vont au-delà du cadre légal
La loi fixe un plancher, pas un plafond. Plusieurs entreprises françaises ont profité de l’épisode de juin pour montrer ce qu’une politique chaleur peut être quand elle dépasse la simple conformité.
- Back Market a ouvert ses bureaux parisiens aux enfants des salariés dont les écoles fermaient, avec garde organisée, baby-sitters et animations sur place : une réponse directe au problème concret de la garde d’enfant en période scolaire perturbée, et un argument de marque employeur fort
- Rabot Dutilleul (BTP) suspend certains chantiers chantier par chantier selon la vigilance locale, transforme ses bungalows en espaces climatisés à 26°C, et teste des gilets rafraîchissants pour ses équipes en extérieur
- Leroy Merlin et Électro Dépôt renaturent une partie de leurs parkings en îlots de fraîcheur arborés, créant à la fois de l’ombre pour les équipes et une meilleure infiltration des eaux de pluie
- Cerfrance Mayenne-Sarthe (550 collaborateurs sur 21 sites) a engagé une adaptation bâtiment par bâtiment : protections solaires, ventilation naturelle nocturne, isolation renforcée
- La Ville de Grenoble a ajusté les horaires de ses agents espaces verts selon le niveau de vigilance, avec un travail en continu de 6h à 13h dès l’été et une réduction supplémentaire en vigilance orange
Le point commun de ces initiatives : elles ne remplacent pas les obligations légales, elles les complètent avec des réponses adaptées au métier et au public concerné. Une garderie d’entreprise ne dispense pas de l’eau fraîche obligatoire ; un gilet rafraîchissant ne remplace pas la réévaluation quotidienne des risques.
Ce qu’il faut retenir pour anticiper le prochain épisode
La canicule de juin 2026 ne sera pas la dernière de l’été, et les épisodes vont continuer de gagner en fréquence et en intensité. Trois priorités concrètes avant la prochaine alerte :
- Vérifiez que votre DUERP mentionne explicitement le risque chaleur, avec des mesures de prévention datées et tracées
- Définissez à l’avance vos seuils de déclenchement par niveau de vigilance Météo-France (jaune / orange / rouge), pour ne pas improviser au dernier moment
- Clarifiez votre position sur le télétravail exceptionnel avant l’épisode, pas pendant, pour éviter les négociations dans l’urgence avec chaque salarié
Votre DUERP est-il vraiment à jour sur le risque chaleur, ou s’agit-il encore d’une ligne ajoutée pour la forme ? La Team Shaker accompagne les entreprises dans la mise à jour concrète de leur document unique et dans la construction d’un plan canicule opérationnel, pas seulement conforme sur le papier.
